Sur le terrain

Pose de collier à des caribous : « chaque fois représente une occasion unique et incroyable »

Je ne me lasse pas de tenir l'une de ces magnifiques animaux dans mes bras.

Les caribous sont parfois qualifiés de fantômes de la forêt boréale, et ils sont effectivement très aptes à se faire invisibles. Depuis 1998, j’ai eu l’occasion de participer de nombreuses fois à la pose de colliers GPS, et chaque fois représente une occasion unique et incroyable. Puisque nous utilisons des filets au sol, l’expérience est d’autant plus personnelle que le contact avec l’animal est très rapproché.

La pose de colliers, qui fait généralement intervenir du personnel du ministère des Richesses naturelles et des partenaires volontaires, a lieu à la fin février ou au début mars, période où la mobilité des caribous a tendance à être réduite par la profondeur de la neige. Le travail est normalement effectué par une équipe sur le terrain de huit personnes et par deux hélicoptères, dont un affecté au guet. On parcourt d’abord la zone visée à la recherche de pistes fraîchement laissées et de fosses de broutage; lorsque des caribous sont finalement repérés, un lieu de capture est choisi. Dans un des hélicoptères, on tient les animaux à l’œil, tandis que le second hélicoptère atterrit pour déposer les membres de l’équipe à terre. Ensuite, les rôles sont inversés : le second hélicoptère atterrit, et c’est l’équipage du premier qui surveille les animaux. L’équipe à terre dresse alors de grands filets maillés de deux mètres de haut, qui peuvent être déployés en demi-cercle peu profond sur une longueur de 100 à 150 m dans la forêt. Une fois les filets installés, les pilotes sont contactés par radio, et la « poussée » commence. Au départ, l’équipe repousse lentement les animaux vers les filets pour éviter de les épuiser ou de les effrayer, puis elle effectue une poussée finale une fois qu’ils sont entrés dans le demi-cercle, de façon à ce qu’ils se précipitent dans les filets. On plaque ensuite les animaux au sol (aucune drogue n’est utilisée) et, une fois qu’ils sont immobilisés, on leur cache la vue avec une cagoule et on leur bouche les oreilles avec des cubes de mousse. À ce stade, les hélicoptères s’éloignent ou se posent au sol pour diminuer le niveau sonore, et les membres de l’équipe sur le terrain parlent bas et évitent de faire du bruit en se déplaçant. Une fois que son collier a été posé et que les échantillons voulus ont été pris, on vérifie le filet pour s’assurer que les pattes de l’animal ne sont pas prises dedans. L’animal est ensuite relâché.

À la fin février 2012, j’ai eu la chance de participer à une tentative de capture impliquant un petit groupe de caribous au nord de Hornpayne (à environ 400 kilomètres au nord de Sault Ste. Marie).

 

À cet endroit, étant donné la nature du terrain et le couvert forestier, il est difficile de faire atterrir les hélicoptères pour déposer les membres de l’équipe à terre, mais nos pilotes ont un talent hors pair. La première tentative de capture a été exécutée à la perfection… sauf que les caribous étaient résolus à ne pas se faire prendre. Le groupe de quatre bêtes comptait deux femelles adultes, qui se sont arrêtées à dix mètres du filet pour repartir en sens inverse. Les deux mâles avaient quant à eux évité le filet, mais le mâle mature a été retrouvé et repoussé de nouveau vers le filet. Chargeant avec force, il n’a eu aucun mal à y ouvrir une brèche, ce qui nous a obligés à réparer le trou.

Nous n’avons vraiment pas eu de succès ce jour-là. Comme l’a dit John Sadowsky, mon collègue biologiste, « il y a des hauts et des bas dans ce travail ». Le « haut », c’était de se retrouver si près des caribous, et le bas a été de les regarder s’enfuir et disparaître : si près du but, et pourtant si loin!

La chance nous a toutefois souri le lendemain matin, où le premier animal que nous avons repéré était le mâle mature. Il était seul, mais nous avons retrouvé peu après les deux femelles et l’autre mâle près d’une tourbière arborée. Il nous restait à trouver un site d’atterrissage pour aller installer les filets. Il n’y avait pas beaucoup de choix, mais notre pilote a réussi à trouver un site et à manœuvrer adroitement l’hélicoptère pour nous déposer à l’endroit voulu.

Dans le premier groupe, dont je faisais partie, nous nous sommes rendus en raquettes jusqu’aux arbres, où nous avons commencé à dresser les filets de l’autre côté de la crête. Les autres membres de l’équipe à terre sont descendus à leur tour de leur hélicoptère pour venir nous aider à poser le reste des filets.

Une fois les filets installés, nous nous sommes tous cachés, devant les filets, en attendant les caribous. Les hélicoptères ont entamé leur poussée, entraînant lentement les animaux vers nous. Les extrémités du filet étaient signalées par des ballons rouge vif gonflés à l’hélium, de manière à indiquer la zone de capture aux pilotes.

Tandis que les hélicoptères approchaient au-dessus de nous, je guettais l’arrivée des animaux. Mon pouls s’est accéléré quand je les ai vus à dix mètres de distance. Ils sont passés juste à côté en bondissant dans l’épais couvert de neige. Quand ils se sont retrouvés à l’intérieur de la zone de capture, je me suis éloigné un peu pour être sûr de pouvoir les faire déguerpir à nouveau en direction des filets s’ils décidaient de rebrousser chemin. Par un coup de chance, ils se sont avancés un peu plus dans la « zone », et John a alors bondi de sa cachette pour les effrayer, les repoussant ainsi dans les filets.

Dès lors, il fallait faire vite : nous devions courir avec nos raquettes pour aller les capturer. Mitch et Bonnie, mes collègues du ministère, ont été les premiers à les atteindre, et les femelles ont été rapidement immobilisées tandis que le reste de l’équipe arrivait en renfort.

Cela dit, même en s’y mettant à deux ou trois par animal pour les immobiliser, on peut constater leur formidable puissance. Il faut toujours être prêt à contrer leurs sursauts d’énergie, et il ne faut surtout pas relâcher son étreinte. L’épais couvert de neige molle est alors d’une grande aide, car il empêche les caribous d’avoir une bonne prise au sol avec leurs sabots.

Les animaux étant immobilisés, nous avons rapidement posé les colliers GPS et recueilli des échantillons fécaux et pileux, puis les spécimens, chacun paré de son nouveau bijou, ont été relâchés en toute sûreté. Il va sans dire que le moral était sensiblement meilleur que la veille parmi les membres de l’équipe sur le terrain et les pilotes!

Je ne me lasse jamais de tenir entre mes bras un de ces animaux majestueux. C’est une expérience inoubliable que d’agripper un caribou vivant qui se débat. Jamais une seule personne avec qui j’ai participé à ces captures ne s’est trouvée à le regretter.