Activité no 1 - Fiche ressource 2

 

Une histoire de touladi (niveau élémentaire)

 

Un chercheur tient un touladi sauvage âgé de 25 ans provenant de Stannard Rock, au centre du lac Supérieur (United States Geological Survey) Le touladi était autrefois le poisson-roi des Grands Lacs. Ils étaient comme une araignée au milieu de sa toile : enlevez-la et tout le système se défait. Et c'est ce qui est arrivé.


Pour commencer par le commencement, le touladi vit et grossit le mieux en eaux très froides. Quand les glaciers étaient encore présents, il y avait probablement des touladis dans la plupart des lacs de l'Ontario. Pendant les périodes plus chaudes, comme celle dans laquelle nous vivons présentement, les touladis trouvent refuge dans les eaux plus froides des lacs d'eau profonde.

touladi
Un chercheur tient un touladi sauvage âgé de 25 ans provenant de Stannard Rock, au centre du lac Supérieur (United States Geological Survey)

 

Résultat : Dans un quart à un demi-million de lacs en Ontario, on trouve des touladis dans moins de 1% de ceux-ci, c'est-à-dire dans environ 4 000 d'entre eux. Mais parmi cet 1%, se trouvent les Grands Lacs. Quand les Européens arrivèrent ici la première fois, le touladi était le maître des Grands Lacs, dévorant les autres poissons, des truites plus petites et toute une gamme d'insectes aquatiques et de crevettes. Le touladi a les caractéristiques suivantes :

 

  • Grande taille : il peut facilement dépasser 23 kg, le poids moyen d'un garçon de sept ans; record de pêche — lac Supérieur : plus de 28,6 kg;
    Il peut vivre vieux : habituellement de 20 à 25 ans, parfois jusqu'à 60 ans;
  • Maturité lente et tardive pour un poisson (entre six et sept ans).

Historiquement, au moins 15 à 20 différents types de touladis ont été répertoriés par les pêcheurs commerciaux. Ces poissons étaient différents selon l'endroit où on les trouvait, leur période de frai (quand ils se reproduisent) et leur apparence. On leur donnait des noms tels que truites noires, à nageoires rouges, à nageoires jaunes, à ventre de papier, fats, humper et truites de sable. Aujourd'hui, la majorité de ces divers types de touladi ont disparu. Les scientifiques en reconnaissent maintenant deux types : le siscowet[1] ou touladi d'eau profonde, qu'on trouve à plus de 90 mètres de profondeur, et le touladi d'eaux peu profondes (moins de 90 mètres), qui vit près des rivages.

 

Les gens vivant près des Grands Lacs ont toujours pêché le touladi. AU début, de petites quantités de poissons étaient pêchées par des tribus autochtones dispersées. Ces quantités ont augmenté à mesure qu'augmentait la population et qu'on avait de meilleures méthodes pour attraper le poisson. Cette récolte a atteint 7,7 millions de kilogrammes dans les Grands Lacs. Pendant la première moitié du 20e siècle, les pêcheurs du lac Supérieur attrapaient généralement environ 2,3 millions de kilogrammes de touladis chaque année, ceux du lac Huron un peu plus. Puis tout s'est écroulé et les prises ne totalisaient plus que 10% du rendement original dans le lac Supérieur, qu'on appelait le lac « chanceux », et pratiquement plus rien dans les autres Grands Lacs. Pourquoi? Il y a au moins trois raisons :

 

 

  • La pression de la pêche. Alors que le nombre de poissons pêchés demeurait à peu près le même, un plus grand nombre de gens attrapaient du poisson avec de l'attirail qui ne cessait de s'améliorer. Le nombre de touladis baissait de plus en plus, et certains types ont été éradiqués, quelques-uns même, près des rivages, disparurent avant 1900. Les caractéristiques d'adaptation du touladi qui s'étaient montrées si remarquables — maturation tardive, croissance lente et longue vie — faisaient que les populations ne pouvaient rapidement « remonter la pente ».
     
  • Les lamproies de mer. Ces parasites suceurs de sang passèrent par le canal Welland (faisant le tour des chutes Niagara) et envahirent progressivement la partie supérieure des Grands Lacs, leur nombre atteignant un sommet dans le lac Huron vers 1950, puis dans le lac Supérieur, cinq ou dix ans plus tard. Simultanément, le nombre de touladis chuta et la plupart des poissons qui restaient portaient des cicatrices dues aux lamproies. Heureusement pour le lac Supérieur, on a mis au point des méthodes de contrôle des lamproies avant que les populations de touladis ne soient complètement éradiquées. Le lac Huron a été moins chanceux : seules deux populations isolées de touladis indigènes ont survécu dans les eaux de la partie du lac se trouvant en Ontario.
     
  • Problèmes d’habitat : Pendant cette même période, les comportements des humains nuisaient aux Grands Lacs. Des chenaux et des canaux creusés pour les bateaux répandaient de la boue et du limon au fond des lacs. Les eaux d'égout et les engrais faisaient croître des types de plantes et d'animaux indésirables, et une pollution toxique empoisonnait le touladi, touchant particulièrement les stocks « maigres » plus près des rivages.

 

Gaspareaux morts (USGS)

 

 Vers les années 1960, peut-être la pire crise environnementale dans l'histoire des Grands Lacs, la population indigène des poissons était en déroute. Les populations de touladis, d'esturgeons, de ciscos de lac et d'autres poissons d'eau profonde s'étaient effondrées. Une intensive pêche sportive et commerciale, ainsi que la perte d'habitats, avaient réduit ou éliminé les stocks d'ombles de fontaine et d'autres espèces d'eaux peu profondes. N'ayant plus de poisson à pêcher, plusieurs petites collectivités des rivages lacustres disparurent. Sans leurs plus importants prédateurs, le reste des communautés de poissons commença à se désagréger. Plusieurs ciscos d'eau profonde sont peut-être disparus. Sans prédateurs pour les manger, les populations[2] d'éperlans et de gaspareaux explosaient, puis mouraient les unes après les autres à cause des basses températures ou du peu de nourriture, laissant des tas de poissons morts sur les plages de certains Grands Lacs.

 

Ces bancs de poissons morts ont cependant donné le cri d'alarme, et les gens et les gouvernements ont réagi. On a réussi à contrôler les lamproies de façon convenable. La récolte commerciale du touladi a été sévèrement limitée ou fermée. On a commencé à traiter les problèmes de développement, et on continue à le faire. Une série d'ententes sur la qualité de l'eau a permis de grandement réduire la pollution. Les eaux ont commencé à se clarifier. Le saumon du Pacifique, qu'on avait introduit pour contrôler l'éperlan et le gaspareau, a bien joué son rôle et a même créé une pêche sportive prospère.

 

Lorsque les lacs ont commencé à se rétablir, on a recommencé à penser à l'ancien roi qui les habitait. Les gestionnaires des pêches se sont dit que le moment était venu de ramener le touladi.Lorsque les lacs ont commencé à se rétablir, on a recommencé à penser à l'ancien roi qui les habitait. Les gestionnaires des pêches se sont dit que le moment était venu de ramener le touladi.

 

Après avoir ensemencé plus de 180 millions de poissons, les résultats sont pour le moins partagés. Ayant eu le moins de problèmes, le lac Supérieur est celui qui a le mieux réagi. Les stocks indigènes du lac ont commencé à se reproduire et à augmenter. Aujourd'hui, dans plusieurs parties du lac, le nombre de touladis sauvages atteint 90 % des nombres évalués avant sa chute et, dans deux zones, il y a même plus de poissons qu'avant. La plupart de ces populations peuvent à nouveau maintenir leurs nombres sans avoir besoin d'aide. Il n'y a que dans le sud-est du lac que les récoltes sont plus élevées que la normale, ce qui nuit au rétablissement des stocks. Pour aider la situation, on vient de réduire le nombre de poissons qu'il est permis d'attraper.

 

Quant aux autres Grands Lacs, il s'agit d'une tout autre histoire. Après des années d'efforts, peu de poissons « sauvages » s'y reproduisent. Il y a probablement plusieurs raisons pour cela, et elles peuvent s'influencer les unes les autres :

 

  • À l'époque, nous n'en savions tout simplement pas assez pour traiter correctement un problème aussi complexe que le sauvetage du touladi.
  • Les divers types de touladis avaient évolué grâce à leur habileté à bien se reproduire dans chaque zone particulière. Mais plusieurs de ces types ont disparu pour toujours. Cela prendra du temps pour trouver et évaluer des types qui pourraient les remplacer de façon satisfaisante.
  • C'est aujourd'hui que les gens veulent pêcher, et non dans un avenir plus ou moins rapproché. En essayant de répondre à ces désirs, nous ne laissons peut-être pas le touladi en paix assez longtemps pour qu'il puisse produire le nombre de grands géniteurs nécessaires pour sa reproduction en nombres suffisants.
  • On ne connaît pas le nombre de poissons pêchés au filet de façon illégale, ce qui accentue la pression de la pêche — dans certaines régions, on estime que ce nombre est jusqu'à cinq fois plus élevé que celui des prises légales. exotiques : les saumons chinook et coho, et les truites brunes et arc-en-ciel. Bien que les poissons de lac ne concurrencent pas directement avec ces poissons pour l'habitat de frai, ils mangent tous la même nourriture — nourriture qui est très différente de l'époque où le touladi était roi.
  • Bien des gens préfèrent pêcher les poissons-gibiers qu'on a introduits, et cela crée une pression sur les maigres ressources disponibles pour l'empoissonnement de ces stocks, plutôt que ceux du touladi.
  • Les conditions générales et régionales des lacs ne sont peut-être pas encore suffisamment favorables pour des populations saines de touladi.

 

Des &eolig;ufs de touladis sont placés sur du gazon synthétique et emballés dans des caisses afin d’être déposés sur des battures de frai naturelles. (USFWS)

 

Il y a cependant de l'espoir pour le touladi des Grands Lacs. Nous choisissons mieux les types, ou lignées génétiques, pour nous assurer de choisir des poissons qui pourront bien s'établir. On relâche de plus jeunes poissons sur des bancs de frai de moellons de roche bien connus, au milieu des lacs, dans l'espoir que ces bancs « s'imprègnent » dans la mémoire des jeunes poissons et qu'ils y reviennent pour frayer. On fait de certaines zones particulières des refuges, à l'abri de toute pêche, afin de permettre un rétablissement ininterrompu. Les chercheurs étudient attentivement la première année de vie des poissons de lac, considérée comme cruciale, et se demandent pourquoi tant de ceux-ci meurent au cours de celle-ci. L'approvisionnement alimentaire semble évoluer vers un complexe indigène, favorisant les poissons d'eaux profondes comme le hareng, que préfère le touladi.


Dans le nord du lac Huron et de la baie Georgienne, ce qui reste des stocks sauvages est en croissance. En fait, près de la moitié du détroit de Parry est maintenant sauvage, et on a cessé l'empoissonnement dans cette zone en 1997. On a commencé à augmenter les efforts pour contrôler les lamproies de la rivière St. Mary's, la dernière source majeure de lamproies de mer des Grands Lacs. Cependant, les touladis doivent frayer le long de bancs de moellons de roche, près du rivage, et ces zones sont sensibles aux impacts locaux. Des efforts supplémentaires seront peut-être nécessaires pour contrecarrer ces impacts avant qu'on ne puisse en arriver à une reproduction sauvage de l'espèce.

 

Œuf de touladi (USGS)

 

On peut se poser les questions suivantes : Pourquoi le touladi? Est-il vraiment si important? N'est-il pas suffisant qu'il ait été là auparavant, et qu'il n'y soit plus à cause de ce que nous avons fait? Est-ce suffisant qu'il soit le seul grand prédateur qui puisse se maintenir sans notre aide? Est-ce même sage de « restaurer » une espèce au sein de son habitat original si ni le poisson, ni l'habitat ne sont « originaux »? Les réponses à ces questions détermineront peut-être s'il y a suffisamment de volonté politique et sociale pour mener à bien la tâche commencée.

 

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[3] Aussi appelé « fat  » : plus de graisse (fat) rend le poisson plus léger dans l’eau, ce qui lui permet de se déplacer plus facilement à diverses profondeurs.

 

[4] L’éperlan et le gaspareau sont deux poissons qui ont été introduits dans les Grands Lacs par accident.