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Le touladi : une mise en garde (niveau secondaire)

 

Le touladi (Salvelinus namaycush) était autrefois le poisson-roi des pêcheries des Grands Lacs. Biologiquement, il est considéré comme une espèce clé [1]; c'est-à-dire que si elle disparaît, tout l'écosystème peut être détruit. Et c'est ce qui s'est passé.

 

Pour commencer par le commencement, on peut considérer le touladi comme un poisson « glaciaire », bien adapté aux eaux de fonte froides qui coulent du front des glaciers. 

 

Au cours des périodes interglaciaires plus chaudes, comme celle dans laquelle nous sommes présentement, les touladis trouvent refuge dans les eaux plus froides des lacs d'eau profonde. Résultat : Bien qu'on trouve des touladis un peu partout en Ontario, qui compte entre un quart et un demi-million de lacs, en vérité, on en trouve dans moins de 1 % de ceux-ci. Dans cet 1 %, on compte les cinq Grands Lacs où, à l'époque à laquelle s'installèrent les colons européens, les touladis étaient le prédateur dominant, se nourrissant de ciscos de lac, de tautogues noirs (ciscos d'eau profonde), de chabots, d'épinoches, de corégones, de touladis plus petits et d'une gamme d'invertébrés

touladi
Un chercheur tient un touladi sauvage âgé de 25 ans provenant de Stannard Rock, au centre du lac Supérieur (United States Geological Survey)

 

C'est un omble de grande taille — il peut aisément dépasser 23 kg; record de pêche, lac Supérieur, plus de 28,6 kg — pouvant vivre vieux — habituellement de 20 à 25 ans, et même jusqu'à 60 ans — , de maturité lente et tardive — entre six et sept ans — et il est un cousin de l'omble de fontaine. Historiquement, au moins de 15 à 20 différents types de touladis ont été identifiés par les pêcheurs commerciaux avant l'invasion des lamproies de mer. Les touladis différaient selon l'endroit où on les trouvait, le moment du frai et leur aspect. On leur donnait des noms tels que truites noires, truites à nageoires rouges, à nageoires jaunes, à ventre de papier, truites de sable et, en anglais, fat (poisson gras). Aujourd'hui, le touladi sauvage a tellement souffert des effets de la pêche commerciale, de la prédation des lamproies de mer et de l'empoissonnement, que ces espèces autrefois reconnaissables ont disparu, s'étant mêlées au fonds génétique ou devenues si petites et si isolées, qu'on les voit et reconnaît très rarement. Les biologistes gèrent le touladi en fonction de deux populations reconnues et généralement distinctes : le siscowet[2] ou touladi d'eau profonde (> 90 m) et le touladi d'eau peu profonde (< 90 m), qu'on trouve plus près des rives.

 

Une pêcherie du touladi existait avant l'établissement des premiers colons, et elle s'est accentuée avec le développement des technologies propres à la pêche et à la distribution, jusqu'à atteindre un rendement de 7,7 millions de kg par année dans les Grands Lacs. Au cours de la première moitié du 20e siècle, le lac Supérieur produisait généralement environ 2,3 millions de kg chaque année, le lac Huron un peu plus. Puis tout s'est écroulé et les prises ne totalisaient plus que 10 % du rendement original dans le lac Supérieur, qu'on appelait le lac « chanceux », et pratiquement plus rien dans les autres Grands Lacs. Pourquoi? Il y a au moins trois raisons :

 

Lamproies de mer accrochées à un touladi adulte
Lamproies de mer accrochées à un touladi adulte (United States Geological Survey)
  • La pression de la pêche. Alors que les rendements étaient relativement stables, la pression de la pêche augmentait graduellement et l'attirail de pêche devenait plus efficace. La densité des stocks tombait et des stocks particuliers étaient éradiqués, certains même, près des rivages, disparurent avant 1900. Les caractéristiques d'adaptation qui s'étaient montrées si remarquables — maturation tardive, croissance lente et longue vie — étaient inutiles et même nuisibles. La pression de la pêche était devenue insoutenable.
     
  • La prédation par les lamproies de mer. Ces poissons exotiques s'introduisirent par le Vers les années 1960, peut-être le pire creux environnemental dans l'histoire des Grands Lacs, la population indigène des poissons était en déroute. Les populations de touladis, d'esturgeons, de ciscos de lac et d’autres poissons d'eaux profondes s'étaient effondrées. Une intensive pêche sportive et commerciale ainsi que la perte des habitats avaient réduit ou éliminé les stocks de l'omble de fontaine et d’autres espèces. Plusieurs petites populations des rives lacustres disparurent avec la destruction des pêcheries. Dépossédé de ses plus importants prédateurs et assailli par une pression de la pêche accrue et une augmentation de gaspareaux et d'éperlans exotiques, ce qui restait des populations de poissons commença à se désagréger. Plusieurs ciscos d'eau profonde ont peut-être disparu. Sans prédation particulièrecanal Welland, nouvellement aménagé, et envahirent progressivement la partie supérieure des Grands Lacs, atteignant leur plus grand nombre dans le lac Huron vers 1950, puis dans le lac Supérieur cinq ou dix ans plus tard. Presque simultanément, les stocks de touladis baissèrent de façon importante et les poissons portant des cicatrices dues aux lamproies devinrent la norme. Heureusement pour le lac Supérieur, on mit au point des méthodes de contrôle des lamproies avant que les populations de touladis ne soient éradiquées. Le lac Huron n'eut pas cette chance; seules deux populations isolées de touladis indigènes ont survécu dans les eaux du lac se trouvant en Ontario.
     
  • Dégradation de l'habitat : Pendant cette même période, les Grands Lacs subirent la pression du développement industriel, commercial et résidentiel. Le dragage, l'envasement, un apport d'engrais excessif et une pollution toxique ajoutèrent aux malheurs du touladi, touchant particulièrement les stocks « maigres » plus près des rives. Ces impacts frappèrent moins les lacs Huron et Supérieur que les autres Grands Lacs, mais ils furent importants dans certains endroits, et le sont encore dans certains cas.

 

Gaspareaux morts (USGS)
Gaspareaux morts (USGS)

Vers les années 1960, peut-être le pire creux environnemental dans l'histoire des Grands Lacs, la population indigène des poissons était en déroute. Les populations de touladis, d'esturgeons, de ciscos de lac et d'autres poissons d'eaux profondes s'étaient effondrées. Une intensive pêche sportive et commerciale ainsi que la perte des habitats avaient réduit ou éliminé les stocks de l'omble de fontaine et d'autres espèces. Plusieurs petites populations des rives lacustres disparurent avec la destruction des pêcheries. Dépossédé de ses plus importants prédateurs et assailli par une pression de la pêche accrue et une augmentation de gaspareaux et d'éperlans exotiques, ce qui restait des populations de poissons commença à se désagréger. Plusieurs ciscos d'eau profonde ont peut-être disparu. Sans prédation particulière, les populations d'éperlans, et particulièrement celles de gaspareaux, explosèrent puis subirent des épisodes lors desquels elles moururent les unes après les autres, les bancs de poissons morts sur la plage de certains Grands Lacs rappelant de sinistre façon les invisibles problèmes ayant lieu sous les vagues.

 

Ces bancs de poissons morts ont cependant fait l'effet d'un cri d'alarme, et les gens et les gouvernements réagirent. On a réussi à contrôler les lamproies de façon convenable. Et la récolte commerciale du touladi a été sévèrement limitée ou fermée. On a commencé à faire face aux problèmes de développement, et on continue de le faire. Une série d'ententes sur la qualité de l'eau a permis de réduire la pollution de façon importante. Les eaux ont commencé à se clarifier, et le saumon du Pacifique, qu'on avait introduit pour contrôler l'éperlan et le gaspareau, a bien joué bien son rôle, en offrant, en plus, une pêche sportive prospère.

 

Lorsque les lacs ont commencé à se rétablir, on a recommencé à penser à l'ancien roi des poissons qui les habitait. Les gestionnaires des pêches se sont donc dit que le moment était venu de rétablir le touladi.

 

 

Œuf de touladi

Œuf de touladis sont placés sur du gazon synthétique et emballés dans des caisses afin d'être déposés sur des battures de frai naturelles. (USFWS) 
 

 

Après avoir ensemencé plus de 180 millions de poissons, les résultats sont pour le moins partagés. Le lac Supérieur, qui a connu moins de problèmes, est celui qui a le mieux réagi. Les stocks indigènes du lac ont commencé à se reproduire et à augmenter. Aujourd'hui, dans plusieurs parties du lac, le nombre de touladis sauvages atteint 90 % du nombre calculé avant sa chute et, dans deux zones, il y a même plus de poissons qu'avant. La plupart de ces populations peuvent à nouveau maintenir leur nombre sans avoir besoin d'aide. Il n'y a que dans le sud-est du lac que les récoltes sont plus élevées que la normale, ce qui vient entraver le rétablissement des stocks. Pour tenter de régler ce problème, on vient de réduire le nombre de poissons qu'il est permis d'attraper.

 

Quant aux autres Grands Lacs, il s'agit d'une tout autre histoire. Après des années d'efforts, peu de poissons « sauvages » s'y reproduisent. Il y a probablement plusieurs raisons pour cela, et elles peuvent s'influencer les unes les autres : 

  • À l'époque des premiers efforts de rétablissement de l'espèce, nous n'en savions tout simplement pas assez pour traiter correctement un problème aussi complexe que le sauvetage du touladi.
  • Tous les types de touladis avaient évolué grâce à leur habileté à se reproduire avec succès dans chaque zone particulière. Mais plusieurs de ces types de touladis ont disparu pour toujours. Cela prendra du temps pour trouver et évaluer les types qui pourraient les remplacer de façon satisfaisante.
  • Les gens veulent pêcher aujourd'hui, pas dans un avenir plus ou moins rapproché. En essayant de répondre à ces désirs, nous ne laissons peut-être pas le touladi en paix assez longtemps pour qu'il puisse produire le nombre suffisant de grands géniteurs nécessaires au succès de l'espèce.
  • Un nombre inconnu de poissons est pêché au filet de façon illégale, ce qui accentue à la pression de la pêche. Dans certaines régions, on estime que ce nombre est à jusqu'à cinq fois plus élevé que celui des prises légales.
  • Le touladi régnait autrefois sur des systèmes biologiques assez simples et sans compétiteurs directs. On le rétablit maintenant dans des lacs où il côtoie d’autres grands prédateurs exotiques : les saumons chinook et coho, et les truites brunes et arc-en-ciel.
  • Bien que les poissons de lac ne soient pas en concurrence directe avec ces poissons pour l'habitat de frai, ils mangent tous la même nourriture, et cette nourriture est très différente de celle à l'époque où le touladi était le roi.
  • Bien des gens préfèrent pêcher les poissons-gibiers rétablis, et cela crée une pression pour l'empoissonnement de ces stocks plutôt que celui du touladi.
  • Les conditions générales et régionales des lacs ne sont peut-être pas encore suffisamment favorables pour des populations de touladis en bonne santé.

 


Il y a cependant de l'espoir pour le touladi des Grands Lacs. Nous faisons maintenant de meilleurs choix en ce qui a trait aux types, ou lignées génétiques, des poissons qui prospèrent. On met en liberté de plus jeunes poissons sur des bancs de frai de moellons de roche bien connus, au milieu des lacs, dans l'espoir que ces bancs « s'imprègnent » dans la mémoire des jeunes poissons et qu'ils y reviennent pour frayer. On fait de certaines zones particulières des refuges, à l'abri de toute pêche, afin de permettre un rétablissement ininterrompu. Les chercheurs étudient attentivement la première année de vie des poissons de lac, considérée comme cruciale, et se demandent pourquoi un si grand nombre meurent au cours de cette première année. L'approvisionnement alimentaire semble revenir vers les types de poissons que préfère le touladi.


Dans le nord du lac Huron et de la baie Georgienne, ce qui reste des stocks sauvages est en croissance. En fait, près de la moitié du détroit de Parry est maintenant sauvage, et on a cessé l'empoissonnement dans cette zone en 1997. On a commencé à augmenter les efforts pour contrôler les lamproies de la rivière St. Mary's, qui est la dernière source majeure de lamproies de mer des Grands Lacs. Cependant, les touladis doivent frayer le long de bancs de moellons de roche, près du rivage, et ces zones sont sensibles aux impacts locaux. Des efforts supplémentaires seront peut-être nécessaires pour contrecarrer ces influences négatives avant que les populations sauvages ne réussissent à se reproduite.


 

Œuf de touladi
Œuf de touladi (USGS)

On peut se poser les questions suivantes : Pourquoi le touladi? Est-il vraiment si important? N'est-il pas suffisant qu'il ait été là auparavant, et qu'il n'y soit plus à cause de ce que nous avons fait? Est-ce suffisant qu'il soit le seul grand prédateur qui puisse se maintenir sans notre aide? Est-ce même sage de « restaurer » une espèce au sein de son habitat original si ni le poisson, ni l'habitat ne sont « originaux »? Les réponses à ces questions détermineront peut-être s'il y a suffisamment de volonté politique et sociale pour mener à bien la tâche commencée.


 


 

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[1] Espèce dont l'influence sur l'écosystème est importante, dépassant toute prévision en fonction de leur abondance ou biomasse totale; sa disparition modifie la structure de l'écosystème et réduit souvent la biodiversité.

 

[2] Aussi appelé « fat  » (graisse, en français) — la graisse du touladi aide à réguler sa flottabilité, ce qui lui permet de facilement se mouvoir de haut en bas et de bas en haut.