Historique des avions-citernes

Au milieu des années 40, M. Carl Crossley, un ingénieur pilote des services aériens de la province de l'Ontario, était posté à la base de Temagami. C'est à cette époque qu'il eut une idée astucieuse : si les aéronefs militaires pouvaient transporter un gros chargement de bombes pour lutter contre les forces ennemies, ne pourrait-on pas utiliser des aéronefs civils pour larguer de grosses quantités d'eau sur des incendies de forêt?


Les premiers tests de M. Crossley se firent avec un biplan au cockpit ouvert et un Stinson Reliant à ailes hautes. Pour les deux aéronefs, M. Crossley créa un système élaboré de tubes, de coudes et de raccords en métal pour apporter l'eau de la source jusque dans un baril pendant que l'aéronef se déplaçait à la surface d'un lac. Ces efforts ne donnèrent pas de très bons résultats jusqu'au jour où un pompier suggéra qu'il utilise une motopompe et un boyau pour les incendies. Ceci se révéla un moyen efficace d'apporter l'eau jusque dans le baril mais il était encore difficile de larguer cette eau des airs de façon efficace et précise.

 

M. Crossley n'abandonna pas la partie pour autant. Il pensa à mettre de l'eau directement dans les flotteurs. Mais le problème était que les flotteurs n'avaient pas de cloisons ou de compartiments. Un pilote qui essaierait cette manoeuvre pourrait trop remplir les flotteurs et causer un désastre. Les deux plus gros problèmes rencontrés étaient que le pilote ne pouvait absolument pas savoir combien d'eau était ramassée par ses flotteurs et qu'il ne pouvait pas larguer cette eau rapidement. Il n'y avait pas de porte hydraulique permettant de décharger l'eau.

 

M. Crossley réalisa alors ce qu'il devait faire et convertit un ensemble de flotteurs en s'inspirant de ses dessins détaillés. Il plaça ces nouveaux flotteurs sur un aéronef solide Noorduyn Norseman qui comprenait aussi des contrôles installés dans le cockpit et servant à ramasser et à larguer l'eau, et réussit à combattre un incendie près de Temagami en août 1945. Bien que l'aéronef ne pouvait transporter que quelque 100 gallons d'eau qu'il pouvait larguer en neuf secondes, M. Crossley put maîtriser le feu et permettre aux équipes de lutte de se rendre sur place et d'éteindre l'incendie.

 

L'autre problème de M. Crossley était la gestion des services aériens. Les gens en charge de ces services ne montraient pas beaucoup d'enthousiasme pour ce concept. Peu après, il quitta les services aériens de la province de l'Ontario et essaya de vendre son idée au gouvernement fédéral. On l'écouta mais on ne fit pas grand-chose pour donner suite à cette idée.

 

Par ailleurs, les services aériens continuèrent à faire quelques tests connexes. Des «bombes» d'eau - sacs imperméables de cinq gallons remplis d'eau - furent larguées en utilisant l'ouverture pour la caméra d'un Beaver à piston vers la fin des années 40. L'expérience ne fut pas très réussie. Puis en 1946, les services aériens essayèrent de convertir un ancien aéronef de reconnaissance bimoteur (un PBY-5A Canso) en un avion-citerne lourd. On tentait d'installer des citernes externes sur l'aéronef. Ce dernier fut aussi converti pour servir d'avion pouvant vaporiser la forêt puis on s'en débarrassa un an plus tard.

 

Mais les idées initiales de M. Crossley n'avaient pas été oubliées par tous. M. Tom Cooke, ancien pilote d'aéronef Canso des Forces armées canadiennes et pilote des services aériens, croyait fermement que le concept de M. Crossley avait du mérite. Et il essaya de le prouver dans les années 50.

 

L'idée de transporter une citerne remplie d'eau dans la cabine de l'aéronef en larguant ensuite l'eau par des portes de côté fut vite abandonnée. Puis, un ingénieur aérien du nom de George Gill suggéra d'essayer une citerne ouverte sur le dessus et fixée sur chaque flotteur. Ces citernes rotatives pourraient facilement être remplies en déplaçant l'aéronef rapidement le long de la surface de l'eau. Une série de câbles et de poulies permettait au pilote de larguer l'eau et les citernes pouvaient ensuite se retourner automatiquement car elles étaient plus pesantes en dessous. De cette façon, l'aéronef était prêt à prendre sa prochaine charge. Enfin le succès!

 

On a d'abord installé ce système sur l'aéronef monomoteur Beaver qui transportait quelque 80 gallons d'eau. Plus tard, des citernes rotatives similaires plus grosses furent créées pour le plus gros aéronef à piston Otter, puis on construisit une citerne ventrale unique de 210 gallons.

À l'été 1957, M. Cooke put mettre en pratique ses idées sur un feu dans le district de Sudbury. En utilisant un aéronef Otter équipé de citernes rotatives, il put maîtriser une bande de feu d'environ un mille de long pendant assez de temps pour que les équipes de lutte arrivent et disposent leur matériel. On déclara plus tard que sans l'aide de l'arrosage aérien, l'incendie serait vite devenu difficile à maîtriser.

 

L'arrivée de l'aéronef plus puissant Turbo Beaver en 1965 a forcé les services aériens à appuyer l'idée de transporter de l'eau directement dans des flotteurs. En collaboration avec les services d'aviation régionaux, cette idée ayant pris naissance en 1944 fut perfectionnée puis adaptée à tous les aéronefs des services aériens provinciaux. Le rêve de lutte contre les incendies à l'aide d'arrosage aérien de Carl Crossley était devenu une réalité.